dimanche 1 mars 2009

Livre 2: Et D. créa la civilisation... au lieu d'aller s'pieuter!


Finalement notre ermitage au désert a pris fin dans l'Adrar, plus précisément dans la petite ville d'Atar. Après quatre jours dans l'immensité et le silence, avec pour toute compagnie les nomades et leurs troupeaux, quelques scarabées et parfois l'étonnant train minéralier , le retour à la civilisation fut un peu rude!

D'abord retrouvé l'asphalte, paradoxalement, çà donne le mal de "mer". Ensuite, imaginez l'accueil réservé à deux glandus de toubabs à gros sacs, dans une des régions les plus touristiques de la Mauritanie, sinistrée depuis l'assassinat de la famille française il y a deux ans!
Les Marchands du Temple nous attendaient de pied ferme!



Pendant deux jours, il nous fut presque impossible de sortir d'un réseau bien organisé de rabatteurs et autres vendeurs: ainsi ces trois enfants qui nous sautèrent dessus (comme si nos sacs n'étaient pas déjà assez lourds...) pour nous demander: "
Tu veux aller sur internet? Viens je vais te montrer."
Ledit cyber se trouvait à environ 10 mètres de nous, et bien visible malgré notre myopie avancée à tous les deux!

La goutte d'eau qui mit le feu aux poudres fut la voiture qui freina brutalement devant nous et l'homme qui jeta par la fenêtre:
"- C'est bon pour Nouakchott, vos billets sont réservés."
Ma stupeur initiale devant ce nouveau coup de théâtre se transforma rapidement en fureur noire, et je répondis d'un ton franchement peu charitable (doux euphémisme d'après Amaury...):
"- 3000, pas plus!" sachant que le tarif annoncé sur le guide était de 3500 pour les locaux...
Le chauffeur redémarra en trombe, me laissant avec une sensation ambigüe de honte et de satisfaction mélangées.
Satan m'habite!

L'impression d'être sans arrêt pris en charge, et surtout un larfeuille sur pattes, provoque des réactions peu amènes à la longue! D'autant que la vente forcée de petits services inutiles est une vraie industrie: accompagnement à l'hôtel que tu as déjà réservé, ou repéré sur le plan, contre rétribution, prise en charge de ton sac alors même que tu es en train de le mettre sur ton dos ou encore visite "commentée" (aussi riche qu'un article de huit lignes dans ton guide) qui se finit en extorsion de fonds.

Tendre l'autre joue, comme dirait l'autre, à un moment t'en n'as que deux quand même, et en plus on sait comment çà s'termine!

Ce tableau est très noir, et fait écho aux pires témoignages de touristes que vous pourrez trouver sur les forums de voyage, mais il ne correspond qu'à une petite partie de la réalité, bien visible car très agressive. Au final, quantité de gens sont prêts à vous aider, juste pour partager quelques instants, quelques mots ou un bon petit thé!

L'aspect prise en charge totale, complètement infantilisante (t'as l'impression que l'autre pense qu'un toubab c'est un extra terrestre inadapté à 3 mois d'âge mental!) est également à nuancer : s'il s'agit parfois d'un foutage de gueule monumental, çà peut aussi être synonyme d'un profond sens de l'hospitalité poussé à l'extrême ( mais si rappelez vous le dimanche après-midi chez la grande-tante...). Gaffe à l'incompréhension culturelle (ou générationnelle...)!

Aime ton prochain, il te l'rendra. Ah, non c'est pas çà! Aime ton prochain comme toi même...? Non plus... Ah oui, j'y suis aimez vous les uns les autres!

Le plus souvent il faut juste garder son calme et décliner les multiples sollicitations, toujours avec le sourire et ne pas perdre de vue que le tourisme est une source de revenus importante ici, parfois la seule.
Plus facile à dire qu'à faire ! Et ce soir là, justement, on revenait de Chinguetti, plus ou moins arnaqués par nos chauffeurs...



Chinguetti...ou le récit d'une longue journée!

Nos "amis" nous ont d'abord réveillés à 4h00 du mat', pour un départ à 5h30, probablement qu'ils devaient penser au temps qu'Amaury perd le matin pour se raser, se coiffer et se mettre un peu de crème de jour!
Ensuite, après deux heures de piste, et une crevaison (pas d'leur faute, encore que...c'était p't'être des vicelards! Encore un coup de Lucifer?) , arrivée à Chinguetti, dans le froid (le désert au petit matin) et la solitude, pas un chrétien dans la rue à part nous et...


mauvais présages?
Euh... Pardon Mesdemoiselles,
sauriez vous où se trouve le café le plus proche?
et la réincarnation d' Zorro!



A moitié en train de nous demander dans quelle Babylone nous avons atterris, nous marchons pendant au moins... 8 min... pour nous retrouver en dehors de la "ville"! A défaut de choses à voir à l'intérieur ( la question nous hante...), la minuscule cité s'inscrit dans un magnifique paysage de dunes orangées.


Côté pile...


côté face!

Après une pénible ascension d'au moins 3 bons mètres, nous prenons une pause bien méritée au sommet de l'une d'elle, un peu déçus qu'aucun buisson ardent ne vienne y réchauffer cette glaciale matinée. Après un ascétique petit déjeuner récolté au fin fond de nos sacs, un petit groupe d'enfants accourent cartables au dos, scandant "toubab, toubab, toubab" (soit blanc, blanc, blanc, oui, et alors!).
Nous ne sommes donc finalement pas dans une ville fantôme! Tous les espoirs étant permis pour trouver un petit thé, nous redescendons de notre Mont Sinaï, et errons dans les rues. Après une nouvelle et brillante démonstration du téléphone portable arabe, nous sommes alpagués par une jolie mauritanienne du nom d'Aïcha, qui nous propose un thé...


Aïcha, Aïcha...


et une petite visite de la coopérative des femmes, sans obligation aucune bien sûr! Nous la suivons curieux, et d'expérience un peu méfiants...pour atterrir dans la petite boutique de la demoiselle, qui, en fait d'artisanat vend surtout de la lessive et des cacahuètes, commence à nous préparer un thé avec du pain, pendant que ses amies débarquent une à unes, armées de lourds plateaux chargés de colliers, boites, tabatières et autres théières, pour finalement déclarer à vos deux serviteurs enfarinés que le petit déjeuner çà f'ra 1000 um ma p'tite dame ( soit environ 4 fois le prix normal)! Nous hésitons tous les deux entre le rire et la déception! Amaury explique que nous ne sommes pas de "bons" touristes, que nous sommes désolés de leur avoir fait perdre leur temps et que nous allons prendre la poudre d'escampette. Finalement après quelques explications laborieuses habitées de lourds silences, elles nous offrent le thé, Amaury achète du pain à un vendeur ambulant (100 um...), nous le partageons avec elles, ainsi que nos derniers trésors marocains, dattes et cacahouètes caramélisées.
Notre petite réunion prend alors un tour inattendu, Amaury se fait tout petit dans son coin et les filles se lancent dans une discussion extraordinaire: elles parlent de leur âge, entre 19 et 23 ans, de leurs enfants entre 1 et 4, de leurs maris qui ne pensent qu'à (onomatopée intranscriptible et gestes explicites à l'appui), de leurs ventres qui s'arrondissent à peine accouchées, de la polygamie et du divorce (droit dont usent apparemment les mauritaniennes par ailleurs plutôt inféodées juridiquement et socialement aux hommes), des grossesses, trop nombreuses et de toutes ces bouches qu'il faut bien nourrir. Je dis que j'ai 29 ans, pas d'enfant, que nous ne sommes pas mariés et qu'Amaury est plus jeune que moi! Cela provoque un joyeux bordel où se mélange hilarité, connivence et incompréhension, et un flot de paroles sur leurs vies, leurs colères. L'une d'entre elle me touche les cheveux et me dit gravement: " tu sais ici une fille de 25 ou 30 ans c'est comme une vieille femme de 65 ans, trop d'enfants, trop de travail..." Elles me demandent mon pull et mon gilet, je réponds en avoir besoin ("tu en achèteras un autre à Nouakchott!"), mais dis avoir quelques affaires à donner dans mon sac (Aide ton prochain, tu porteras moins!). Guemha me propose du troc, Aïcha me dit de tout lui donner et qu'elle fera la distribution. Je ris en lui demandant si elle est la chef, elle rit à son tour, je ne dois pas être loin de la vérité... Nous prenons rendez vous pour l'après midi, le temps de récupérer les vêtements pour enfants que l'évangéliste Jan m'a laissé avant de repartir au désert.

Nous nous dirigeons vers la vieille ville où sont sensées se trouver les nombreuses bibliothèques privées (familiales) d'anciens manuscrits coraniques de la Septième Ville Sainte de l'Islam. En réalité, si les couleurs sont magnifiques, notamment les murs de la mosquée en pierre du 16ème siècle, derrière les jolies pancartes il n'y a le plus souvent qu'une porte cadenassée, une restauration en cours ou tout simplement des ruines.




Et quand on finit par trouver la seule qui semblait ouverte, les tarifs sont prohibitifs au regard DU manuscrit(je n'ai pas oublié le "s") que deux touristes italiens nous disent avoir pu observer. Nous renonçons à éclairer nos esprits de ces divins écrits et déambulons dans les rues. On y croise Ahmed et son Livre d'Or, signé et décoré par d'innombrables voyageurs de tous horizons. Nous repartons, non sans avoir (fait notre petite offrande) laissé notre petite trace dans son Livre, pour rejoindre nos copines du matin avec un pull, un tee-shirt et des vêtements pour bébé.

En vrac, après une distribution épique qui vire à la foire d'empoigne, le "partage" s'opère, Guemha me donne un jeu de bâtons de bois sculptés par son père, appelé mikado ou sika, une autre femme m'offre deux petits bracelets de perles, Aïcha fait une courte apparition et s'éclipse rapidement, doublement dépitée que nous ne voulions toujours rien acheter , et de ne pas avoir hériter du sac de vêtement comme l'aurait probablement voulu le respect d'une hiérarchie qui semble bien établie. Après nous avoir remerciées, une bonne partie du groupe prend congé, et un étrange salon fumoir débute. Lorsque j'allume une cigarette ici, je provoque le rire ou la réprobation des enfants et la curiosité des adultes, tous m'assurent que les mauritaniennes ne fument pas, du moins officiellement, puisque en réalité elles se cachent ( à noter que les jeunes ne fument pas non plus devant leurs aînés). Or dans les lourds plateaux des femmes de Chinguetti, entre autres objets artisanaux, il y a de petites pipes qui intriguent beaucoup Amaury (devenu collectionneur de tout ce qui sert à fumer au cours de notre périple!). Fines mouches, les demoiselles ont remarqué son intérêt, et tentent une dernière approche commerciale sous la forme déjà éprouvée du "l'essayer, c'est l'adopter!". S'ensuit une initiation burlesque de notre jeune toubab, avec démonstration de nos vendeuses, qui connaissent bien la théorie, mais sont un peu plus partagées sur les travaux pratiques, tout ce petit monde finit par fumer sa pipe de petit-gris, et sur fond de rires et de toussotements nous commençons à parler de notre pélerinage. Après quelques tentatives de cartes tracées dans le sable (Galta connait parfaitement celle de la Mauritanie), et de cours de géo-pratique ("non, le Togo çà n'est pas tout à fait à côté de la France"), Amaury sort le Guide de L'Afrique de l'Ouest. Elles lui demandent de tracer l'itinéraire, puis regardent le cahier de photos, reconnaissent celles de leur pays, nous invitent à lire les légendes des autres, et concluent d'un péremptoire et dégouté : "- Comme des animaux ces gens là!", devant les guerriers Massaï en tenue de cérémonie. Après quelques portrait-souvenirs nous partons à la recherche de nos chauffeurs pour retourner à Atar... on aurait mieux fait de rester au frais sous notre arbre (Siddartha et Saint Louis avaient tout compris!) avec nos copines d'un jour, à confronter nos représentations et tenter l'Illumination au p'tit gris!






Heureusement,
pour se rattrapper,
D. créa la Femme!





En allant sur le site d'un couple d'amis partis vivre au Pérou pour monter un écohôtel, je suis tombée sur cette pensée du jour à méditer :
"Le tourisme est l'industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux dans des endroits qui seraient mieux sans eux."

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